Confessions d'un marchand de virages

Faut bien bosser

Paru le Lundi 2 Juillet 2007

- Comme tout le monde je hais les gosses.
La seule vue de ces nains informés et bruyants réunis en un essaim bourdonnant me fait hérisser le poil. Leur cris d'oies sauvages rendues hystériques par l’odeur de la neige me scient le crâne. Comme une lame égoïne qui suivrait méticuleusement le tracé rectiligne d’une raie imaginaire entre mes deux lobes temporaux. A chaque fois qu'on m'en colle un groupe pour le début d'après-midi il me prend l’envie d’allumer des incendies. Je suis certain qu'il le font exprès au bureau. Une nuée de gosses niveau première étoile à balader sur tous les terrains plats de la station, c'est toujours pour ma pomme. Je vais en perdre trois ou quatre dans le brouillard un de ces jours, ça leur enseignera la vacuité de l’existence. Et, d’une pierre deux coups, le sens de l’orientation.
Le brouillard est pour le moniteur ce qu'est le tapis du salon pour la ménagère : une planque pour la merde qu'on a pas envie de ramasser. J'aime le brouillard, je déteste les gosses autant que le ménage.
- Mais il faut bien bosser.
Le pire c'est encore le défilé des mamans à la fin du cours. Toutes fondues dans le même moule. Sourire bandé comme un arc, ivre de fierté pour l'avorton qui lui, ne pense plus qu'au goûter pantagruélique dont il va bientôt se goinfrer. J’aimerais, moi aussi, ma récompense. Mais je l'imagine toute autre. J ‘éventrerais bien d'un coup de carre une combinaison sur-tendue pour faire jaillir au grand soleil un gros sein laiteux.
Aspirer son suc improbable et m'en repaître. Mais pour ça je peux toujours me brosser.
Dans ces moments là, elle n’ont d’yeux que pour leur chef-d’oeuvre. Leur prunelle braillante et vociférante. Après m'avoir lancé un regard comme on jette un os à un chien, une oeillade qui appelle en réponse un signe d'approbation confirmant les petits progrès du gnome, elles s'empressent vers la voiture qui attend. Fumante. Au volant, le mari qui lui aussi me fixe. Inquiet. Encore un qui n’a pas envie de partager son petit bonheur des villes avec un gros rouge des montagnes. Voyant revenir vers lui sa chère progéniture entière au bras de sa douce moitié entonnant de conserve « étoile des neiges », il affiche un sourire rassuré.
- Il a tort.
Cette nuit, bien après les patates chaudes et le jambon de pays arrosé d’un bon litre de génépi, le string sur les chevilles, les fesses en l’air et les doigts crochetées de chaque côté de la cuvette des toilettes d’une boîte de nuit, elle me chantera une autre chanson.
Et elle aura oublié jusqu’à leurs deux prénoms.

Ecran plat

Paru le Mardi 3 Juillet 2007

Je descends un fleuve blanc qui n’en fini pas de dégueuler son altitude. Derrière moi, quelque part, mon boulet tente de suivre le sillage tracé par mes skis. Un client. Je ne sais même plus s’il est mâle ou femelle. J’ai pas regardé. Ou bien j’ai oublié.
- Qu’importe le genre de son humanité ? Ils sont des milliers à grouiller comme des vers avides sur une charogne. Le jour ils rampent plus qu’ils ne glissent sur sa carcasse rocheuse. Et ingèrent sa chair blanche. La nuit ils s’accouplent en cadence, les uns au-dessus des autres dans des chambres cabines aux dimensions ridicules. Leurs domestiques parisiens sont mieux lotis qu’eux.
J’espère que leurs boniches s’en paient une bonne tranche dans les lofts désertés.
Qu’elles se font prendre sur les canapés cuir pleine peau en matant les vidéos pornos des proprios.
- Sur écran plat haute définition.
Derrière l’écran de mon masque je suis comme un plongeur en eau profonde. Je ne perçois presque plus que le souffle de ma respiration. Sourd. Lent. Régulier. J’habite ma bulle. Une bulle extérieure au décor. Je vais m’arrêter. Je devrais m’arrêter. Ca fait bien cinq minutes que j’aurais dû m’arrêter. Le boulet a dû expirer quelque part au milieu de la piste. Inutile de me retourner. Je sais déjà sa trogne sanguine, son souffle court, ses jambes molles comme de vieilles bites fatiguées par des années d’éjaculas dans des vulves septiques. Je sais la double portion de tartiflette qu’il va s’autoriser, ce soir, en s’imaginant récupérer un peu d’énergie pour astiquer sa bergère. Je sais aussi qu’il ne me reprendra pas. Je m’en fous. Je suis déjà vengé. Avec ce que je lui ai mis dans les pattes toute la journée.
- C’est pas ce soir qu’il va baiser.

Comme des chiens

Paru le Mercredi 4 Juillet 2007

Je t'aime. Eperdument. Toi aussi j'en ai la certitude. Depuis sept ans que nous vivons côte à côte c'est le même amour, le même respect réciproque, la même compréhension silencieuse. Notre deux-pièces en bordure de la station – en aplomb de la falaise - est un havre où se protègent nos âmes des crachats de la vie.
- Ce n'était pas le cas au début.
On n'arrêtait pas de s'engueuler. On s'envoyait le matériel à la gueule. Pompes de ski, bâtons. Et même les planches aux carres aiguisées comme des rasoirs. On aurait habité Paris, Lyon ou Grenoble on se serait balancé la vaisselle. Mais ici on a nos petites coutumes. Nos rites bien à nous. T'en souviens-tu ? Notre dernière dispute c'était un jour comme aujourd'hui. Nauséeux. Il pleuvait. Je ne connais pas de spectacle plus navrant que la pluie sur la neige en plein hiver. On s'était énervé plus que d'habitude.
Pour ne plus entendre tes hurlements j'ai fini par t'écraser la gueule à coups de poing.
Et le silence est retombé. Avec la nuit. Avec la pluie. Avec la colère.
- J'ai pris ma tête dans mes mains et j'ai pleuré.
Ou bien je suis allé à la cuisine boire une bière, je ne sais plus. C'est loin maintenant.
Pourquoi faudrait-il que je me souvienne de tout ? Les souvenirs sont comme des chiens errants qui vous reniflent avant de vous pisser sur la jambe. Nous étions à nouveau là, seuls, noyés dans un silence de contrebande. Je t'ai pris la main. J'ai passé ton bras autour de mes épaules. Je t'ai soulevé et porté devant la baie vitrée du balcon. Ton corps musical a laissé échapper une volée de notes sèches quand il s'est écrasé au fond de la ravine. On aurait habité Paris, Lyon ou Grenoble ça ne ce serait pas passé ainsi. J'aurais été obligé de te rouler dans un tapis, de t'enchâsser dans le coffre la bagnole puis rouler des heures pour aller enterrer ton cadavre dans un bois. Infesté de putes et de travelos.
Nous aurions été définitivement séparés.
– Notre amour n'y aurait pas survécu.

La vitre

Paru le Jeudi 5 Juillet 2007

Dès que je les ai vu j'ai su que ça se passerait mal.
Lui : le genre à se donner l'air d'avoir l'air ; le genre à rouler en Opel Tigra ; le genre à avoir hérité des 100% du capital génétique de son père qui, lui, devait rouler en 205 GTi équipée CiBi ; le genre à rêver plus petit que son QI ; le genre à péter plus haut que son cul.
Elle : - Le genre pute.
Pas de profession mais de mentalité. Le genre fille de l'Est importée à l'Ouest par un gogo persuadé que sa franchouillardise est un gage de séduction. Que sa bêtise crasse ne franchit pas la barrière de la langue. Que sa relative aisance financière fait de lui un roitelet franc en pays slave. Bref, l'ego hypertrophié, la libido prête à dégainer, il a dû choisir la plus belle parmi un aréopage de blondes pulpeuses, toutes pâmées devant son charme irrésistible. Lui pense qu'il va la transporter d'amour. Elle se demande combien de temps pour plumer le pigeon. Lui croit que sa Cosette ukrainienne le vénère déjà comme un dieu vivant. Elle ne songe qu'à la future alliance qui lui confèrera la nationalité française.
- En attendant je les ai sur les bras.
Il m'a glissé un billet dans la main en m'expliquant dans un aparté trop bas et trop rapide pour que la donzelle n'y comprenne goutte que je devais, au moment opportun, faire l'éloge à haute et intelligible voix de son style inimitable. C'était la première fois qu'il emmenait sa conquête dans une station de ski. Il avait dû peindre à sa future une version néo-Killy à sa façon. Je l'ai soigné à la mienne. On a commencé en pères peinards sur des pistes vertes. C'est à dire sur des pistes larges et plates. C'est seulement lorsque l'on est arrivés au sommet de La Vitre que je lui ai fait signe de passer devant. En accompagnant mon geste d'un clin d'oeil complice. Mon Jacky s'est élancé comme un missile. On l'a très bien vu décoller dès la première bosse. Il est resté planté dans le ciel quelques secondes. Les bras écartés. Ecartelés. Comme un Jésus crucifié sur une croix d'azur. Puis il s'est écrasé sans rebond. Brutalement.
Bruyamment. Sur la glace vive. Enfin la masse informée de chair et de fer entremêlés a fusé comme un palet de hockey. Et on ne l'a jamais revu. Vivant.

Feux rouges

Paru le Vendredi 6 Juillet 2007

Je suis un Robinson échoué sur son île. J'ai toujours vécu dans cette station de ski.
Cernée par une mer d'écume blanche l'hiver, évaporée l'été.
- Et entre les deux, grise et polluée d'ennui.
Je ne rêve jamais. Ni d'ici ni d'ailleurs. Je n'ai aucune envie sinon de demeurer là.
J'exècre par-dessus tout vos cités guet-apens où l'on tue pour quelques billets ou une queue de poisson sur l'avenue. Peuplées de femmes habillées en demi-putes, habitées par la conviction illusoire de tenir les hommes par la queue comme on tient un chien en laisse. Quadrillées de flics qui maquillent leur veuleries avec force d'uniformes, de sirènes et de gyrophares. Déchirées à toute heure du jour par les cris strident des alarmes. De votre vie d'en bas, je n'aime que les autoroutes, la nuit, et les lumignons des péages. Comme des îlots lumineux perdus au milieu d'un océan noir. Parfois, au ventre de la nuit, je descends de mon alpe. Silencieux et preste comme un chat fondant sur sa proie.
- Et je roule à tombeau ouvert sur le large bitume tous feux éteints.
Je chasse les feux rouges des véhicules qui me précèdent. La clarté vibrionnante des feux arrières m'attire comme un aimant la limaille. A quelques mètres de ma cible j'allume plein phares et j'enfonce le klaxon. J'exulte pendant quelques secondes devant les belles arabesques exécutées par l'automobiliste surpris. Je m'y connais en courbes.
Les deux points rouges s'allongent comme des lames d'acier sorties du laminoir. Se fondent. Se tordent. S'entrelacent. Puis tout fini dans un chaos. Mais je suis déjà loin. Le silence un instant déchiré s'est immédiatement recousu. De la belle ouvrage.
- J'éteins mes phares.
Je n'attends pas les premières lueurs de l'aube pour remonter chez moi. Je vous l'ai déjà dit. Le spectacle désolant vos vallées noyées de violence m'est intolérable.

Nègre blanc

Paru le Lundi 9 Juillet 2007

Il n'est pas rare qu'au cours de la saison quelque mémé m'engage pour la journée.
J'appelle « mémés » des femmes à la soixantaine vigoureuse, donc pas encore vraiment blette. En général je passe une bonne journée. Ce n'est pas le sport qui les passionne, ni la perspective d'une jolie ballade, ni les progrès de leur technique à ski, encore moins les gifles du froid qui leur écorche les joues. Je ne parle même pas du décor dont elle se contrefichent comme de leur premier carré Hermès.
- Non.
Ce qui les distrait un peu de l'ennui sidéral où elles surnagent le reste de l'année tel un vermicelle glouglouté par un bouillon, c'est que sous prétexte de skier elles se paient la compagnie d'un mâle au physique avenant. Dents blanche sur peau cuivrée, silhouette svelte, stylé sur les skis. L'image du beau moniteur fait encore recette dans cette tranche d'âge. Nonobstant le regard de hibou et le bronzage « nègre blanc » (tête noire et corps blanc). Chaque année elles s'offrent deux ou trois semaines de vacances totalement imméritées puisqu'elles ne travaillent pas. Il y a bien longtemps qu'elles se sont débarrassées d'un mari encombrant, aussi affairiste que ventripotent, et l'on avantageusement remplacé par une pension alimentaire à cinq chiffres. Elles sont toujours de bonne humeur. Au début je pensais que c'était un masque pour farder leur désespoir d'être ainsi fondues dans un corps décati. Mais la réalité est bien différente.
Elles jouissent plus de cet amas de chairs difformes aujourd'hui que de leurs hanches rebondies hier. Invariablement, je surprends leur bouille hilare dans le miroir en face du lit, fascinée par l'assemblage hybride de nos corps juxtaposés. Mes grands coups de boutoir créent une onde à la surface de leur peau, partant de leurs grosses fesses gélatineuses comme des méduses et remontent jusqu'à leurs bajoues. Sans parler de leur seins qui font la claque. Et ce mouvement de houle qui anime cette gangue graisseuse les ravit. Elles n'attendent pas d'orgasme de leur clitoris ni de leur vagin anesthésiés par des décennies d'allées et venues aussi vaines que monotones. Elles aiment le sexe uniquement pour l'image du sexe.
- Tout comme moi.

Plénitude extatique

Paru le Mardi 10 Juillet 2007

Il y a des jours où tout va bien. Il fait beau. Il fait bon. Les clients ne m'emmerdent pas.
Je descends en père peinard à la tête de ma petite troupe. Je passe, tranquille, d'une carre sur l'autre. Entre les deux je glisse un peu. Je ne pense à rien d'autre que saluer les rouges que je dépasse. Derrière eux s'allonge le même chapelet de crétins en déroute que le mien. Je les croise souvent, ici ou ailleurs, mais objectivement je les fréquente peu. En réalité le seul fil qui nous relie passe par les filles de la station qui, elles, passent de main en main, de lit en lit, de rouge en rouge.
- Avec leur lot de MST.
Mais aujourd'hui rien qui me pique, me gratte ou me démange. Je n'en veux à personne. Dans ces moments-là j'aime bien ce boulot. Facile. Pas de réflexion. Il suffit de se laisser descendre. Avant de se laisser remonter. Fermer les yeux face au soleil, le cul enfoncé dans la banquette moelleuse du siège. Attendre l'arrivée au sommet, zen comme un lézard lové sur une pierre brûlante. Et si par un merveilleux hasard les zombis qui m'accompagnent ferment un peu leur gueule toujours pleine des mêmes questions affligeantes sur la qualité de ma condition, alors, il arrive que j'atteigne une sorte de plénitude extatique.
- Et ça me donne envie de partager toute cette bonne humeur.
Je me dis que ce soir j'appellerai mes enfants. J'ai envie d'entendre leur voix. De leur dire que je pense à eux. Et si je trouve le chemin qui mène à la tendresse sans me départir de la dignité qu'un père se doit de conserver en toute occasion, alors j'irai jusqu'à leur signifier qu'ils me manquent. Depuis leur placement en famille d'accueil, après que leur pute de mère ait disparu, je n'ai jamais osé les appeler.
- Ca doit bien faire sept ans maintenant.
Putain, ça passe ! Mais voici que le soleil lentement se retire. Un grand voile d'ombre remonte inexorablement sur les pentes comme si l'on installait une immense bâche de protection pour la nuit. Un linceul à la mesure d'un grand cadavre glacé. L'atmosphère devient plus dense. Il fait plus froid. Cette ambiance de soupe refroidie me déprime. Je n'ai vraiment plus envie de téléphoner à qui que ce soi.

51

Paru le Mercredi 11 Juillet 2007

La petite barmaid du Warm Up a des seins qui vous regarde de haut. Ils ont l'air de vouloir s'échapper du tee-shirt qui les contient en déchirant le tissu surtendu pour jaillir à l'air libre.
- Comme deux Aliens impatients.
J'adorerais assister à leur naissance sanglante. Je me porte même candidat comme père nourricier. C'est pourquoi je tente de rester assis bien en face avec la bouche ouverte.
Prêt à offrir mon larynx comme berceau à l'un des deux nouveaux nés. Mais ce n'est pas aisé vu que le bar tangue affreusement depuis vingt minutes. Depuis que j'ai commencé à ne plus mettre d'eau dans mon 51. Depuis que je n'entends plus la musique. Depuis que mon reflet trouble a disparu de la glace du comptoir. Ce salaud a dû profiter de mon inattention passagère pour se tirer. Pourvu qu'il n'aille pas faire de conneries que l'on viendrait ensuite me reprocher. Ne riez pas !
- C'est déjà arrivé.
Allez expliquer ensuite devant les témoins qui vous accusent que vous étiez occupés à vomir au moment des faits. Courbés en deux pour vous vider consciencieusement du contenu bileux de vos tripes. En longs jets réguliers et glaireux. Que de toute façon jamais vous n'auriez pu lever la main sur une aussi si jeune et jolie fille. Celle-là même qu'on a trouvé gisante dans la ruelle sur un lit de tessons de verre.
- Un sein amputé enfoncé dans la gorge.
Heureusement les commissariats ont autre chose à faire que de démêler l'écheveau de telles affaires. Ils sont bien trop occupés à gérer les quantités surabondantes d'infractions dues à la vitesse et au défaut de port de la ceinture. Tout est question de priorité. Et puis des petites anglaises qui traversent le Channel pour venir faire la saison en station il y en a foison. Une de plus. Une de moins… Tout de même, ce n'est pas la première fois qu'une telle scène de crime est constatée. Je trouve que les flics devraient faire un effort. De mon côté j'ai mené ma petite enquête. A peine rentré à la maison je me suis précipité dans la salle de bain. J'étais bien dans le miroir de l'armoire de toilette.
En trois exemplaires en plus. Alors hein…

Aire glacière

Paru le Jeudi 12 Juillet 2007

Un moniteur de ski est aussi un peu enseignant. Quand j'en ai la force, que j'ai suffisamment dessaoulé de la veille et que l'ambiance du groupe s'y prête, je n'hésite pas lâcher un conseil ou deux. Mais il n'y a pas que la technique pure. La pratique du ski hors-piste avec ses composantes neige, montagne et glace, sont elles aussi instructives pour un public profane. Il m'arrive épisodiquement de sortir des jalons pour entraîner mes énergumènes sur les pentes lacérées d'un glacier. Je connais quelques crevasses qui recèlent de petits trésors tout à fait typiques. Comme celle au bord de laquelle nous nous sommes arrêtés, sur son versant amont. Nous surplombons sa gueule béante et noire.
- Tiens, on dirait qu'il y a quelque chose à l'intérieur.
Lance toujours fort à propos le moins ahuri de ma bande de tarés. La crevasse située dans une rupture de pente accueille régulièrement un snowboarder ou quelque skieur à patinettes, particulièrement férus – on l'ignore trop souvent – d'une petite sieste à la fraîche dans une aire glacière. A ma grande surprise, le spécimen du jour semble encore vivant. Ses cordes vocales ont déjà dû geler car il n'émet aucun son audible. J'en suis fort aise. Comme tous les orateurs lancés dans un discours je trouve très déplaisant d'être interrompu. Et encore moins par des cris ou des suppliques. Apparemment très respectueuse des règles de la plus élémentaire politesse, la forme se contente de nous adresser un petit signe de la main. Geste qu'en tant que professionnel je n'ai aucun mal à interpréter. Aussitôt je m'empresse de traduire l'information reçue au groupe. « En montagne on ne manque jamais de saluer l'inconnu que l'on croise. ».
- C'est la règle.
Si ces dégénérés pouvaient au moins retenir cette unique leçon, ça ne serait déjà pas si mal, pensé-je, en appuyant sur les bâtons pour me relancer dans la pente. Personne ne moufte mais je ne me fais aucune illusion. Je sais que dès qu'ils vont remonter dans leur bagnole ils redeviendront les bêtes fauves qu'ils n'ont jamais cessées d'être. Et pour le respect, la solidarité et la compassion… tu peux toujours crever !

Légitime défense

Paru le Vendredi 13 Juillet 2007

J'ai pas fait exprès. Peut-être que j'ai cogné un peu fort mais c'était sans intention de faire vraiment mal. J'ai compris qu'il avait avalé de travers la baffe que je venais de lui servir quand j'ai entendu le craquement caractéristique des vertèbres cervicales.
Comme le bruit d'une branche sèche qui rompt sous le pas du randonneur en forêt.
- Un son net, musical. Presque gai.
Deux heures que ce morveux me les gonflaient au-delà du supportable. Et que je pleure.
Et que je tombe. Et que je perds mon gant. Et que je m'emmêle avec mes bâtons. Et que je suis fatigué. Et que mon casque il est trop lourd. Et que je veux faire pipi. Et que j'ai froid. Et que j'arrive pas à me relever. Et que j'aime plus le ski. Et que je veux ma maman. Et que la neige est trop dure. Et que je déchausse. Et que ça va trop vite. Et que je préfère la monitrice. Et que j'ai faim. Et que j'ai soif. Et… paf ! La baffe. Missile parti tout seul. Visée automatique. Guidage laser. Objectif atteint en une fraction de seconde.
Frappe chirurgicale. Travail de pro. On mesure toujours le succès d'un coup à la qualité du silence qui suit. Dans le cas présent il était profond et lisse. Même pas éraflé par le souffle du gamin qui, de toute évidence s'abstiendrait, de désormais jusqu'au tréfonds de l'éternité, d'émettre la moindre remarque. Hélas, un problème réglé en fait surgir immédiatement un nouveau. J'allais sûrement encore essuyer des remarques désobligeantes des parents. Peut-être même me faire carrément engueuler. Je les connais. Ils sont tous pareils. Y en a que pour leur gosses. Pour eux je ne suis qu'un larbin en livrée rouge Des mecs comme moi ils n'en n'ont rien à foutre.
- Pas plus que du concept de légitime défense.
Ca les dépasse. Autant que me dépasse leur obstination servile à se reproduire dans des clones encore plus laids qu'eux et les fourguer ensuite à autrui pour les éduquer.
Quelqu'un vient de relever le garde-fou. Je sors de ma torpeur. Le gamin est là, assis à côté de moi. Il chantonne une rengaine pour nain de son âge. Bercé par le doux balancement du télésiège j'ai fait un rêve éveillé. Tant pis. Tout à l'heure je dénoncerai son attitude infecte à ses cons de parents. J'espère qu'il s'en prendra une bonne. En espérant un geste incontrôlé. On n'échappe pas deux fois au costume de sapin dans une même journée. Sans la promesse d'une justice équitable la vie deviendrait vite insupportable.

La piste aux étoiles

Paru le Lundi 16 Juillet 2007

Il m'arrive de vivre de sales heures. Les gens en vacance me dépriment. Semaine après semaine. Vagues d'arrivées. Vagues de départs. Ressac continuel et immuable. Flux et reflux d'imbéciles heureux. Heureux d'arriver. Heureux de partir. Infernal ballet de cons toujours contents. Le sourire agrafé à leur face ne semble jamais se distendre. Je ne comprends pas ce qu'ils ont tous à se peindre ces gueules d'Auguste. Comme s'ils soignaient leur entrée en scène dans cet immense cirque qu'est devenue une station. Un nez rouge pour une représentation hebdomadaire. Une grimace hilare tracée au pinceau. De grosses chaussures lourdes et disproportionnées. Comme les clowns de la piste aux étoiles.
- Sur l'écran noir et blanc du dimanche soir.
Enfant déjà j'en avais peur. Maintenant ils me donnent la nausée. Et leur armée informée, mouvante, grouillante, ferme sur moi ses mâchoires glutineuses. Je pourrais fuir mais ma vie est là. Je vis de cette engeance. Ce que je mange, ce que je bois, ce que j'excrète, ce que je baise me vient de cette multitude souriante. Et friquée. Parfois, la nuit, au ventre d'un bar, sous un rond de lumière factice, je me fonds tout entier dans le néant qui m'habite. Un trou noir pour tout univers. Où seul résonne l'écho funèbre de mes étoiles mortes. La chanson triste du vide. L'alcool goutte-à-goutte dans mon sang.
Son poison vital et salvifique.
- M'apaise.
Et je ne veux plus penser. Je veux rester assis là jusqu'à la fin des mondes. Inspirer les brouillards de fumées. Et me perdre dans un puit sans conscience.
La lucidité est une saloperie.

Top-modèle

Paru le Mardi 17 Juillet 2007

- Ziva niquer ta mère !
Je les regarde descendre du bus. Ils sont une douzaine à se bousculer, s'interpeller, s'injurier. L'un l'autre. Une ville du Nord nous les envoie pour leur faire toucher la neige. Sans doute une idée lumineuse d'un élu local pour tenter de refroidir leur ardeurs incendiaires. Et par la même occasion faire reluire son blason d'édile social pour aveugler le troupeau de ses électeurs bovins. Dès que j'ai entendu parler de l'affaire j'ai su que ce serait pour moi. Ils ne manquent pas une occasion de me gâter au bureau de l'ESF. Un à un ils posent leur Nike rutilantes dans la gadoue glacée. Avec la délicatesse hésitante d'un Neil Armstrong posant le premier pied humain sur le sol lunaire. Avec la moue horrifiée d'une Claudia Schiffer devant une tête de veau sauce ravigote. Faire autant de kilomètres pour se les geler et flinguer des pompes de marque à peine arrivés.
- Ça pourrait ranimer leur envie de jouer avec les allumettes.
Je ne me suis pas encore approché. Je reste en retrait pour observer la scène. Sur cette placette où vaque insouciante à l'heure du goûter, skis sur l'épaule, la fine fleur des cadres supérieurs du pays, la présence de ce groupe est aussi incongrue qu'un gros poireau sur la lèvre d'un top-modèle. Examinant maintenant le morceau de planète sur lequel ils viennent d'échouer, mes lascars retrouvent le sourire. Ils ouvrent les yeux d'Ali Baba au seuil de sa caverne. Cette fois c'est sûr, cette année la descente aux flambeaux prendra un tour original. C'est beau une Mercedes qui brûle la nuit. Le cuir pleine peau et la ronce de noyer se consument avec élégance, sans fumée noirâtres et asphyxiantes. De la tenue dans l'adversité c'est un peu le gage d'une certaine classe. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, nous aurons tantôt les honneurs du journal de vingt heures. On plaindra dans les familles, à l'heure de la soupe, l'argent du contribuable brûlé pour cette racaille ingrate.
- Mais on n'éduque pas la pauvreté.
Pas plus qu'on ne soulage une jambe gangrenée avec du Synthol.

Le ciel était bas

Paru le Mercredi 18 Juillet 2007

Aujourd'hui le ciel était bas. Si bas que je me suis cogné la tête dedans. Toute la journée j'ai tracé une route hasardeuse dans ses voiles vaporeux. Parfois opaques comme un bain de lait. J'avais mon petit chapelet de skieurs accroché à mes talons. L'avantage de ce type de temps c'est qu'il n'y en a pas un qui moufte. Et même en cas de chute ils se relèvent et remontent sur leurs planches en un battement de cil. Comme si la neige n'était que tisons ardents. C'est la peur de perdre le groupe qui les motive ainsi. Ou de se perdre tout court dans le désert cotonneux de cet infini impalpable et blanc.
- Et d'errer seuls et glacés jusqu'à l'engloutissement de la nuit.
Cet univers fantomatique rend le réel supportable. On n'y croise plus que des formes floues et improbables. Les grandes machineries émettent un son rauque et étouffé.
Comme des bêtes blessées. Et même les humains taisent leurs cris hystériques. Le silence avance avec le brouillard, en épousant les circonvolutions de ses volutes grises.
Silence de bout du monde. Silence de cimetière. Nécropole aux tombes éventrées. C'est le jour de sortie des âmes mortes. Sentez la mouillure de leur souffle fiévreux derrière votre nuque. Quand le ciel se confond avec la neige. Quand il dépose sa lourde écharpe sur les pentes. Quand les hauts pylônes aux longs bras étirés se noient lentement sous les vapeurs fumantes. Comme la figure de proue d'un navire en train de sombrer. Un navire et son équipage de circonstance en panne au milieu de la brume.
- Un navire où je suis capitaine, barreur et vigie.
J'ai plus de pouvoir que Dieu lui-même. Qui est déjà myope en temps ordinaire.
Aveugle dans cette purée de pois. Je suis le seul à connaître le cap. Je pourrais m'enfoncer dans ces éthers ouatés et nous perdre tous. Mais à quoi bon ? On finirait toujours par retrouver au petit matin nos corps figés. De nos jours il est devenu presque impossible de disparaître, de se dissoudre. Je connais trop les caprices de cette mer blanche. Demain elle se sera retirée de ces hautes rives pour ne plus former qu'une flaque misérable en fond de vallée. La lumière reviendra. Eblouissante. Avec elle retentiront les clameurs d'un jour neuf. Barnum des ratracks. Sifflement des hélicoptères. Pétarades des groupes électrogènes.
- Les spectres de la veille auront rejoint leur sépulcre invisible.
Et silencieux.

Vorace

Paru le Jeudi 19 Juillet 2007

C'est mercredi. Le jour des gosses. Les portes du bus s'ouvrent comme une écluse et vomissent un flot ininterrompu de nains. Ils ont à peu près tous la même allure. Sur le dos, qui le sac Bisounours, qui la sacoche Spider-man. A l'intérieur le précieux goûter de quatre-heures. Valeurs égales en sucres et en amour. Maman l'a préparé elle-même.
A côté des biscuits au chocolat, de la flasque de compote de pommes ou de crème de marrons et de la brique de jus d'orange, elle en a profité pour glisser un peu de sa culpabilité. L'apprentissage du ski, la respiration du grand air et la confrontation avec ses congénères constituent des paravent sociaux confortables. La réalité c'est qu'on ne sait pas quoi foutre du rejeton le mercredi après-midi. Surtout quand on bosse.
- Justement pour lui payer le ski club hebdomadaire.
Et accessoirement pour gagner assez d'argent pour fondre sa cellulite sur une plage du Cap Vert. Une huitaine avec monsieur, sans les enfants. Et rentrer bronzée comme une pomme sortie du four. Et en foutre plein les mirettes aux collègues de travail, pas encore parties et donc encore blanches comme des draps de lit, ou déjà rentrées depuis une quinzaine et déjà en train de perdre le crépis mordoré. Et faire son petit effet au petit stagiaire du deuxième préposé à la photocopieuse. Et lui faire reluire le gland dans un Formule 1 en s'étouffant d'émotion du plaisir de plaire encore. Et l'exciter au point de lui faire cracher son foutre. Et avaler consciencieusement sa laitance tiède. Pendant qu'au même moment, à quelque kilomètres, le rejeton lui, dégueule à grandes giclées le gâteau, la compote et le jus d'orange. Un virage de trop au fond d'un bus qui roule comme une coquille de noix sur la houle. Un coup de plus au fond d'une gorge étroite qui pompe bite et couilles. Et revoilà l'heure des retrouvailles.
- Maman regarde, j'ai eu ma deuxième étoile !
- C'est bien mon fils. Maman est fière de toi. Elle aussi a passé une bonne journée.
Gageons que les deux vont se mettre à table avec le même appétit.
- Vorace.

Ici

Paru le Vendredi 20 Juillet 2007

Comme tous les rouges il m'arrive fréquemment de m'interroger sur mon avenir professionnel. Combien de temps vais-je encore continuer à vendre du virage ? A arpenter les mêmes pistes le jour ? A ravager les mêmes bars la nuit ? Les saisons s'égrainent les unes après les autres sans que je puisse apporter une réponse. On dirait que ce jeu se joue hors ma conscience. Hors ma volonté. Je ne suis qu'un spectateur somnolant devant la mauvaise pièce de sa propre vie. Une sorte d'automate animé par les fils invisibles de l'habitude.
- Et de l'abandon à la facilité.
C'est très confortable de passer ses journées à se promener. Surtout qu'ordinairement c'est moi qui choisis l'itinéraire. Et puis, sauf exception, le client est respectueux. Non pour ce que je suis vraiment, mais pour ce que je représente à ses yeux, matérialisé par ma tenue qui vaut un uniforme. Un peu comme pour un flic ou un militaire. A la différence que personne ne lève le majeur derrière moi dès que j'ai tourné les talons.
Bien au contraire, les clients voudraient tous se prétendre de mes amis. On m'invite à sa table. On me paie des verres. On me tape sur l'épaule. Comme si j'avais toujours fait partie de la famille. Bien sûr, pour briser l'unilatéralité de ces démonstrations de sympathie, je flatte un peu les egos. Je proclame les « très nets progrès » des uns et des autres. Ils rougissent d'aise à l'énoncé de ces fadaises. Ils se prennent pour des skieurs, des riders comme on dit maintenant dans les magazines. Mais je crois que ce qui les impressionne le plus c'est la médaille de moniteur national accrochée à mon blouson.
Les hommes vouent toujours le même culte naïf aux insignes, aux décorations, aux symboles ostentatoires d'appartenance. Eux sont mille fois plus riches, plus intelligents que moi. Mais dans leurs costumes de ville, à part la qualité du tissu, rien ne les distingue. L'arrogant P-DG ressemble au pitoyable représentant de commerce. Rien n'indique la marque de l'excellence. De la réussite. Du pouvoir. Grâce à cette pièce de métal je fais, l'espace d'un instant, jeu égal avec eux. Ici est mon royaume et ils baisent mon sceau. Ici j'existe et ma vie vaut la leur. Ici je suis. Ici je demeure.
- Je tenterai d'y voir plus clair la saison prochaine.

Tapis roulant

Paru le Lundi 23 Juillet 2007

Je ne l'ai pas vu venir. Comme à chaque fois d'ailleurs. D'abord un simple craquement, quelque part, pas très loin derrière moi. Puis comme un morceau de soie qui se déchire.
Et tout de suite après Disney Land et son attraction principale : le toboggan de la mort.
Je ne l'ai pas vu venir mais comme je connais bien l'ennemi j'ai réagi instantanément. Je me suis jeté sous l'énorme bloc en surplomb qui longe le couloir. Ensuite j'étais aux meilleures loges pour assister au passage du tapis roulant de l'avalanche. L'atmosphère s'est vite saturée d'un brouillard blanc et épais mais j'ai tout de même distingué une forme bleue bringuebalée par le flot de lave blanche.
- Mon client donc.
C'est lui qui a dû déclencher les festivités. Pour une fois que j'en tenais un qui savait skier... Et un jour de poudre par dessus le marché ! C'est bien ma veine. Mais je ne suis pas le plus à plaindre. D'abord je suis entier. Ensuite mon ARVA est resté à la maison, quelque part sous mon lit ou dans un tiroir. Ou bien je l'ai vendu. Je ne me souviens plus très bien. Enfin il y a deux jours que mon portable n'affiche plus de barrettes. Et s'il y a bien deux choses qui m'exaspèrent le plus au monde, dans l'ordre croissant, c'est chercher et creuser. Espérons qu'une fois tout ce carnaval terminé je puisse remettre la main sur l'infortuné sans avoir à sonder avec mes skis. Le bruit a cessé, le tapis s'est arrêté, le brouillard est retombé. Je distingue quelque chose qui émerge de la neige à une trentaine de mètres. Il doit y avoir un dieu pour les rouges. J'y suis en quelques courbes. C'est une main. C'est sa main. Dégantée. Je reconnais parfaitement sa Rolex qui brille dans le soleil. Le modèle Yacht-Master. Une tocante dorée à l'or fin. Un petit plaisir horloger à 20 000 euros. La tentation est grande. J'hésite. Je regarde autour de moi. Après une courte réflexion je cède à la raison et au devoir qui m'échoit de rester professionnel. Un minimum. J'enlève mon gant et prends le pouls du bonhomme. Je ne sens rien. Bilan : Pas une égratignure. Rien à chercher. Rien à creuser. Et une petite prime inattendue, ni vue ni connue j't'embrouille.
- Finalement je suis plutôt verni aujourd'hui.

Minet et Minette

Paru le Mardi 24 Juillet 2007

Ils ont un autocollant Minet sur la spatule gauche. Ils ont un autocollant Minette sur la spatule droite. J'explique que Minet et Minette doivent se faire un bisou. C'est le truc qu'on m'a donné pour leur faire prendre la position du chasse-neige. Y en a pas un qui écoute. Trop occupés à pleurer, pour certains. Pour d'autres, trop occupés à fixer qui Minet, qui Minette. Avec des yeux hagards. De grands yeux surdimensionnés pour leur tête d'épingle. Casquée comme celle des cosmonautes. J'en ai cinq. Trois/quatre ans de moyenne d'âge. Ils m'arrivent à peine aux genoux. Je dois ressembler à une cane suivie d'une enfilade de canetons. Ou à Gulliver chez les lilliputiens. Sauf que là je n'ai pas le droit d'en écraser un seul. Je n'ai pas encore bien compris comment je me suis retrouvé là. « On est au taquet » qu'ils m'ont dit au bureau. « Tu seras juste en renfort à la puéricultrice » qu'ils ont rajouté. « T'as pas bien le choix » qu'ils ont conclu en voyant ma gueule décomposée. Et voilà comment on se retrouve en train mimer le baiser de Minet à Minette. Tout ça me laisse circonspect. Du coup je réfléchis un brin. J'observe mes oisillons avec attention. Je me demande lequel d'entre eux est le plus précieux ? Je veux dire quel est celui qui rapporterait le plus de fric si, par malheur, il était victime d'un kidnapping avec demande de rançon ? Mais peut-être se valent-ils tous ? La question ne serait pas qui ? mais comment ? Il suffirait, par exemple, de faire monter les enchères en envoyant aux parents, chaque jour, une phalange de leur cher trésor. En trois jours l'affaire serait pliée. Il resterait sept doigts entiers au chérubin. On peut parfaitement vivre avec sept doigts. Arithmétiquement on peut même affronter deux autres kidnappings. Un cri strident m'arrache à mes considérations pécuniaires. Y en a un que le concept de chasse-neige n'a pas encore frappé à l'esprit. En revanche il vient de se manger une patte du dinosaure gonflable sous lequel il était sensé passer. Il y a eu un non-choc mais on assiste à une vraie crise de larmes. Je laisse tomber l'idée du rapt.
Je n'aurais pas supporté les cris. Surtout si j'avais dû le débiter par petits bouts.
- Moi qui n'ai jamais été foutu de découper le moindre poulet sans le mettre en charpie.

Hors saison

Paru le Mercredi 25 Juillet 2007

Le gros problème de ce métier c'est la saisonnalité. Lorsque avril a fini de tisser les fils que mai se charge bien vite de détricoter, l'heure du chômage technique a sonné. Tout jeune moniteur je partais pour la côte d'azur. Pour faire à peu près la même chose, mais sur l'eau à l'état liquide. Des cours de funboard aux initiés motivés. De planche à voile aux néophytes désoeuvrés. D'aquagym aux lourdauds grassouillets. Hélas, cette transhumance ne m'offrait pas le gage de la découverte ni celui de la nouveauté. Je me retrouvais confronté, à peu de choses près, au même type de clientèle.
- Mais à poil.
Après trois ou quatre saisons j'ai plié mes voiles et remisé wishbones et flotteurs. J'ai décidé de rester en montagne. Tout le printemps. Tout l'été. Tout l'automne. Tout le temps. C'est très beau la montagne pendant les intersaisons. Très beau. Très calme. Très chiant aussi. On s'y emmerde considérablement. Autant que dans une station balnéaire hors saison. La station de ski c'est un peu comme le deuxième hémisphère d'une planète. Tout y est à l'envers du premier. Voilà sans doute pourquoi je passe cette période en permanence sur le toit. Les quatre fers en l'air. La tête bien au frais au fond d'un puit d'alcool. Je vis l'essentiel de mes jours accroché au bar du Guet-Apens, le seul troquet ouvert à cinquante kilomètres à la ronde. J'amasse assez de fric pendant l'hiver pour me permettre d'entrer en estivation profonde. Comme un hanneton dans un bocal de formol. Ou plus exactement comme une griotte dans son jus. Je me confis.
Doucement. Inexorablement. Et rien ne saurait me soustraire à cette tâche. Je déambule dans une semi-conscience. Juste ce qu'il faut d'éveil pour retrouver ma tanière. Et du fond de mon antre flairer la piste de mon coin de comptoir. Pouvoir franchir cette même distance dans les deux sens est mon seul credo.
- Mais je sens bien que ma dépravation vous fait horreur.
Au contraire vous devriez vous en féliciter. Elle calme la douleur qui bat comme un coeur. Là. Juste derrière mes yeux. De grands coups de gong. Elle est votre assurance de ne pas être réveillé en pleine nuit. De constater que toute votre famille a été massacrée.
Et que c'est à votre tour d'y passer.

Renard mort

Paru le Jeudi 26 Juillet 2007

Je me suis mis à bander comme un cerf dès que je l'ai aperçu. Une trique incroyable, à boiter. Ou du moins à marcher en crabe. Elle m'attendait comme une enfant sage sous la bannière du point rencontre de l'école de ski. J'ai remarqué le renard mort sur ses épaules, les serpents autour de ses poignets. Fourrure et argent. Promesses de pourboire.
- Et peut-être même d'une sévère partie de cul.
Elle avait tout. Une expression de petite chatte effrayée, des seins défiant outrageusement la pesanteur, un cul à damner le Pape, le Saint-Esprit, et tous les saints du Ciel pourtant notoirement pédérastes. Insupportable de penser que j'allais trimbaler cette pompe à foutre toute la journée en serrant les dents. Moi devant avec mon érection douloureuse. Elle derrière, à dix mètres, avec sa petite chatte asphyxiée par le molleton de son pantalon de ski, comme un poisson échoué sur un ponton. Je l'ai attrapé par le bras et on est allé baiser.
- C'est vrai qu'elle a eu l'air surprise mais elle n'a pas pipé mot.
Si aujourd'hui vous venez me chercher des poux dans la tête c'est que vous êtes jaloux.
Vous ne nous aimez pas, nous les rouges. Vous enviez notre bronzage, notre métier que vous jugez futile et notre succès relatif auprès des femmes. C'est vrai qu'il est rare qu'un flic attise l'intérêt d'une fille sur la simple évocation de son métier. Et vous voyez bien que cette plainte n'est pas fondée. C'est un peu facile d'exciter les gens comme ça, de laisser faire sans rien dire et ensuite de venir gueuler.
- Et même si elle est muette.
Ou handicapé moteur. Quant au col de fourrure et aux bracelets elle me les a donné.
Pensez que si vous déniez à ces gens-là le droit de faire un cadeau sous le prétexte qu'ils sont irresponsables vous portez atteinte à leur intégrité. C'est un manque de respect patent à leur personne.
- Sincèrement, je vous plains.

Bleu

Paru le Vendredi 27 Juillet 2007

Je suis entré. Le silence s'est fait. Immédiatement. Imaginez le brouhaha d'une salle pleine de gens. L'écho des conversations glisse de groupe en groupe avec la vivacité d'un serpent qui se faufile entre des fougères. Et d'un coup d'un seul, vlan ! On lui tranche la tête. Silence. Le silence plus cinquante-cinq paires d'yeux rivées dans les miens. C'est lourd. On sent bien peser le poids de l'instant. Je vais m'asseoir dans un coin. Au fond. Les regards m'accompagnent jusqu'à ma chaise. Je me demande bien ce que me vaut cet accueil. D'habitude je passe totalement inaperçu. Je n'ai pas beaucoup d'amis parmi les rouges. Même aucun ami pour être franc. Ni d'amis tout court pour être précis et complet. Lorsqu'il y a des réunions de ce genre au bureau de l'ESF, on ignore superbement mes entrées et sorties. Quant à mes propres interventions elles ne franchissent pas la barrière de ma boîte crânienne. Je les garde pour moi. Je sais qu'elles ne manquent à personne. Pas plus aux autres rouges qu'au Directeur de l'école de ski.
Lui, chaque fois qu'un hasard malheureux me fait croiser sa route je vois son visage blanchir et se crisper. J'aurais épluché sa femme à l'économe pour me faire des peaux de phoques que son attitude envers moi ne serait pas plus antipathique.
- Pour l'ambiance, merci bien !
C'est d'ailleurs lui qui rompt le silence et fait retourner les têtes. Il est encore plus pale qu'à l'ordinaire. Sa voix est étrangement grave et son élocution saccadée, comme prise par l'émotion. Il évoque cette fameuse surprise que notre petite communauté préparait pour son doyen, André, amicalement nommé « Le vieux Dédé ». Dédé, la mascotte du bureau, au regard azur pétillant de malice. Dédé qui devait faire valoir ses droits à la retraite après une quarante-quatrième et dernière saison dans cette belle station. Dédé pour qui avait circulé cette enveloppe destinée à recueillir l'écot de tous les rouges et celui de l'administration. Dédé qui avait disparu depuis deux jours. Introuvable le Dédé. Tout comme le contenu sonnant et trébuchant de l'enveloppe. Mais si l'enveloppe ne contenait plus d'argent, d'après les dires du Directeur, elle n'en était pas moins vide. A la place des billets, des chèques et autres pièces, on avait trouvé, tout au fond, baignant dans un répugnant salmigondis rouge d'une pestilence écoeurante.
- Un oeil bleu.
L'oeil était dans l'enveloppe et regardait le Directeur...

Kinder Bueno

Paru le Lundi 30 Juillet 2007

J'ai appris le ski à coups de pieds dans le cul. Quand j'étais gamin les méthodes d'enseignement étaient plus rustiques qu'aujourd'hui. Dans tous les domaines, que ce soit à l'école ou dans l'apprentissage d'une quelconque discipline sportive, l'objectif premier n'était ni le plaisir ni le jeu mais l'acquisition des compétences. Le matériel était évidemment moins ludique et sécurisant. Pas de casque solide et bien arrimé mais un bonnet improbable aimant jouer la fille de l'air. Pas de masque anti-UV à la Robocop mais un écran qui aurait pu servir pour nos jeux subaquatiques d'été. Pas de vêtements confortables et chauds mais un fuseau qui lacérait horriblement les cuisses. Pas de gants techniques mais une paire de moufles absorbant l'humidité comme deux éponges. Etc.
J'ai détesté l'enfance. Quand j'y repense c'est toujours avec effroi. L'impression qu'elle s'est déroulée à une ère glaciaire. Qu'elle a été longue comme un purgatoire. Qu'il y faisait toujours froid. Même au ventre de nos salles de classe où le chauffage central avait relégué le vieux poêle à charbon de nos pères, on se les gelait tout l'hiver.
- Aujourd'hui brûlent les feux de l'enfer.
Hors dans mes souvenirs, je n'ai plus jamais froid. D'ailleurs il fait quasiment toujours beau. Etonnement beau. Etrangement beau. Et comme l'évolution conjointe du climat et de la société n'en est pas à une contradiction près, les gosses sont maintenant couverts comme des ours polaires.
- Et maintenant c'est eux qui décident.
De ce qu'ils veulent apprendre, du moment opportun, de la méthode, de la couleur de leur tenue, du contenu du goûter, de la piste qu'il faut prendre, de celle qu'il faut éviter, de l'heure de la pause. Et même de la station où skier. Je hais ces lutins autocrates mais je crois que je les comprends. J'aurais aimé pouvoir être comme eux. Etre leur frère. En faire baver des ronds de serviette à une paire d'ascendants aussi abêtis de leur paternité et maternité respectives que culpabilisés par un hypothétique manquement à leur charge parentale. Moi aussi j'aurais adoré être prince consort et être adulé pour le simple fait d'exister.
- Et me gaver jusqu'à éclater de Kinder Bueno.

11h30

Paru le Mardi 31 Juillet 2007

Un jour il m'est venu une idée bizarre : descendre dans la vallée en plein jour. C'était au début de l'été. Je n'étais pas tout à fait entré dans mon comas annuel. Quelques bribes de pensées germaient encore à la surface de mon esprit comme de mauvaises herbes irréductibles. Elles me poussaient avec une étrange et impérieuse nécessité à la découverte du monde d'en bas. Plus exactement, n'ayant jamais été que ce que je suis, c'est à dire un « rouge », j'avais envie d'en savoir plus sur le métier des autres, en général, et de quelques uns de mes clients, en particulier. Soyez rassurés. Ce soudain intérêt pour l'autre et l'ailleurs ne renvoyait qu'à ma personne et se résumait en une unique question. Si j'avais échappé à ma condition quel aurait pu être mon cadre de vie ? Je suis donc allé dans une zone industrielle. C'était par un beau matin pimpant et ensoleillé. J'ai garé ma voiture dans un parking en face d'un petit immeuble de bureaux.
Je suis resté derrière mon volant et j'ai observé. Il n'y avait strictement rien à voir, si ce n'était les dizaines de voitures sagement alignées comme des chevaux morts, désespérés de ne pas voir réapparaître leur maître. Rien donc.
- Jusqu'à 11h30.
Un groupe est sorti du hall de l'immeuble. Une dizaine de personnes. En tête du cortège deux quidams entretenaient une conversation à voix basse avec un troisième, au centre, qui faisait la moue. L'air de celui qui ne veut pas s'en laisser compter. Le chef sûrement.
Juste derrière, deux où trois autres resserraient les rangs autour du premier noyau, tentant de se mêler à la conversation. Derrière encore, mais à deux pas, d'autres marchaient seuls, la tête baissée, en silence, une main dans les poches, l'autre tenant un blouson sur l'épaule, déjà inutile (mais est-on toujours assez prudent ?). Enfin, en queue de peloton, un tout jeune, stagiaire de son état sans doute, qui s'appliquait à copier à distance respectueuse l'attitude de ses pairs. La décontraction blasée. Je notais à peu près au même moment d'autres groupes à la structure similaire s'échapper d'autres bâtiments. Tous convergeaient vers un édifice que j'identifiais rapidement comme la cantine. Tels des pèlerins vers la Mecque. Je notais une légère accélération des groupes à l'approche du râtelier. Les uns cherchant à précéder les autres.
- La cantoche à 11h30.
Pour éviter de faire la queue à 12h. Debout avec son plateau en bakélite. Son verre à moutarde et ses couverts en fer blanc. Et une boule de pain oblongue. Puis après les haricots verts et le yaourt, sous l'impulsion du chef, faire le chemin inverse. Repasser devant les montures mécaniques brûlantes sous le soleil de juillet. Et disparaître dans un hall sombre pour l'après-midi. J'ai tourné la clé du contact. Je suis remonté chez moi.
Me saouler. A la santé du destin.

Champ d'honneur

Paru le Mercredi 1 Août 2007

Dès les premiers accords de la marche funèbre j'ai éclaté de rire. Pas un rire gras et tonitruant. Non. Un rire intérieur dont l'écho des soubresauts est remonté jusqu'à la commissure de mes lèvres. Un rictus délateur et collabo. D'ailleurs ça n'a pas loupé je me suis fait repéré illico. Le Directeur de l'école de ski, la moitié des rouges et un groupe de notables juste en face m'ont fusillé copieusement du regard. Outrés. Nous formions une haie d'honneur à la sortie de l'église. Le cortège est passé entre nous. Les deux cercueils, l'un derrière l'autre, avançaient lentement, comme en sustentation à hauteur d'épaule. Tout le gratin de la région était là. Même le préfet en grande tenue.
Avec Madame. Toilettée comme un caniche de concours pour honorer les caméras de télévisions. Celles de France 3. Et avec un peu de chance, celles de TF1.
- On enterrait deux pisteurs tombés au champ d'honneur.
Une avalanche les avait emporté alors qu'ils sécurisaient une partie du domaine. On était passé très près de la catastrophe. L'énorme coulée s'était arrêtée à quelques mètres seulement des habitations. Les deux professionnels y avait laissé leur peau. C'est pas tous les jours, mais à chaque fois ça fait tinter les cloches de la chapelle. Si fort qu'on les entend jusqu'à Paris. Jusqu'aux studios des chaînes. Jusqu'aux rédactions des grands quotidiens nationaux. Et les gros titres des unes jouent toujours les mêmes variations autour de « ces hommes de l'ombre qui oeuvrent, au péril de leur vie, pour la sécurité et le confort des skieurs ». Pas tout à fait faux en général, mais en l'occurrence, je n'en étais pas si sûr. Il se trouve que par le plus grand des hasards j'avais fait la connaissance des deux infortunés la veille du drame. Ils avaient fait irruption en gueulant, bras dessus, bras dessous, au Guet-apens (*). Mon aire. Mon repère. Mon fief. Ils étaient déjà bien partis. Partis pour un safari chez les éléphants roses. Une virée qu'on ne trouve pas dans les catalogues des agences de voyages. Fait quasi unique et donc rare, j'ai sympathisé avec eux. Allez savoir pourquoi ? Peut-être leur petit côté seigneurs du comptoir, athlètes de la cuite... Très tard, trop tard, infiniment tard, nous nous sommes arrachés à nos verres pour aller en boire quelques derniers au domicile de l'un des deux. Ce dernier devait avoir des problèmes de mémoire. Il avait oublié avoir prêté son studio à un autre collègue, pisteur lui aussi. Celui-là même qui était en train de se faire pomper goulûment le dard, à toi à moi, par deux têtes blondes. C'est ce qui nous est apparu dès qu'on est entré dans l'appartement avec la délicatesse d'un tsunami sur les côtes du Sud-Est asiatique. Et comme toute bonne soirée qui commence sur le thème des rencontres opportunes se finit invariablement dans le même registre, j'appris très vite que les têtes blondes n'étaient autres que les épouses de mes deux compagnons de beuverie. Un ange passa et se jeta par la fenêtre lorsque l'accalmie due à la stupéfaction fit place au capharnaüm indicible des explications. Mon état semi comateux du moment ne me permet plus de relater précisément ce qui s'est réellement passé. En revanche, ce dont je me souviens très nettement, c'est que mes deux nouveaux amis et futurs cadavres ont clamé très haut et très fort : « Enculées ! On va tout faire péter ! ».
- Mais à moi, on me demande jamais rien…

(*) A ne pas confondre avec le Gay Tapin, un peu plus loin dans la même rue.

Devenir rouge

Paru le Jeudi 2 Août 2007

Ils voulaient devenir rouge. Comme nous. Ils sont arrivés un soir pour passer le test technique du B.E (*). On nous avait demandé d'apporter notre concours et, si possible, de les loger jusqu'au lendemain, jour de l'épreuve (un slalom spécial). J'aurais bien volontiers partagé ma turne avec Emilie. Son visage d'ange et ses gros seins. J'ai eu droit à Geoffrey. Sa face de puceau lactescent et son air niais.
- Dommage !
J'imaginais déjà un ultime topo sur le planté du bâton. Sur fond de musique douce. Au creux de mon canapé éclaboussé de crépuscule. Rythmé par le claquement sec de mes hanches sur ses cuisses tendues. Ouvertes en V de la victoire. J'imaginais ou plus exactement je me faisais plaisir à imaginer. Car même si l'incroyable s'était produit et que j'avais eu la chance inouïe de faire bonne pioche, il aurait fallut un autre miracle pour que le rêve devienne réalité. On ne gagne pas deux fois au Loto à une heure d'intervalle. Au lieu de ça elle m'aurait dévissé la tête à grands coups de tournevis à questions. Sur la rapidité de l'ouvreur, sur la qualité de la neige, sur le temps à venir, sur ses chances de réussites, sur l'organisation, sur la vie en station, sur le métier, que sais-je… J'aurais été obligé de lui claquer le beignet pour espérer dormir une heure en paix. Ou de la violer pour lui apprendre les lois immuables de l'ambiguïté dans les rapports hommes/femmes. Mais là encore je ne crois même pas à ce que j'avance. Au petit matin je suis toujours défait. J'engage les seules forces qui me restent pour faire pénétrer ma clé dans le trou de la serrure. Je n'y arrive pas toujours. Trop las, je m'effondre sur le paillasson en chien de fusil. Un paillasson rouge peuplé de cauchemars.
- Et sors par intermittence de mon coma pour pousser des cris d'orfraie.
Qui se perdent dans la nuit et le silence.
Au matin Geoffrey m'a réveillé avec une carafe d'eau froide sur la gueule. Il a cru un moment que j'étais mort. Noyé dans mes vomissures. Puis il a pris son sac et s'est tiré.
- Il est rentré chez lui sans se présenter à l'épreuve.
(*) Brevet d'Etat

Lara

Paru le Vendredi 3 Août 2007

Putain de job ! Putain de pas de chance ! Putain de tout ! Un type s'est pointé tout à l'heure au chalet des moniteurs. Il voulait une LP(*) Moi j'étais dans mon coin, tranquille, en train de me cultiver en parcourant la rubrique nécrologique du Dauphiné Libéré.
Pour le Directeur Technique de l'Ecole de Ski, je glandais. Différence d'appréciation, divergence d'opinions, déphasage des points de vue. Toujours est-il que j'étais le seul disponible. A croire que tous les confrères s'étaient précipités aux chiottes comme un seul homme. Ou tout simplement qu'ils étaient déjà engagés. Partis depuis longtemps alors que j'avais la tête plongée dans ma feuille de chou. C'est important aussi le travail de l'esprit. Surtout quand le corps est délicieusement enveloppé par les ondes de chaleur des convecteurs. Et se laisse lentement envahir par la somnolence tel un nourrisson repu dans son berceau cocon. Ce qui n'empêche en rien l'esprit de continuer de travailler. Mais en silence. Au loin. Dans l'inconscient. Bref, sans réveiller personne.
- Vous êtes Fred ? Je sursautais. En face de moi, un grand type. Dans mon dos, un picotement caractéristique . L'oeil torve du DT (**) observait la scène et me perçait l'échine. Impossible de nier. Impossible de feindre. Impossible d'y échapper. Je me suis retrouvé dehors. Il faisait un temps de chien. Et encore, le gars qui se risquerait à sortir son chien par un temps pareil se verrait condamné à perpette par un tribunal d'exception (dans la mesure ou Brigitte Bardot aurait préalablement été élue à la fonction suprême. Dans le cas contraire, ce qui était la réalité concrète, on se serait contenté d'ensevelir le chien gelé sous une congère et c'était marre). Quoi qu'il en soit, ce n'était pas un temps pour mettre un rouge dehors.
- En tout cas pas moi.
Le froid et le blizzard ont une vertu commune. Ils vous invitent à réfléchir vite pour vous laisser une chance de vous tirer de leurs griffes. Mais selon la température et la vitesse du vent, vous ne disposez pas de toute la journée. Il faut vous remuer les méninges à en faire bouillir la cafetière. Sinon, vous êtes bons pour la pneumonie dans le meilleur des cas. Dans le plus mauvais, vous rejoignez votre chien sous la congère.
Etait-ce la gymnastique intellectuelle à laquelle je m'astreignais régulièrement qui me fut salutaire ? Toujours est-il que la solution s'imposa rapidement à mon esprit : Lara !
La mascotte des rouges. Elle bosse au funérarium, en bas, dans la vallée. Chaque fois que l'un d'entre nous a un petit coup de blues, il suffit d'ouvrir le canard pour vérifier si elle a de la viande à griller. Si non, c'est gagné. On peut être certain qu'elle déboulera à la fermeture des pistes avec la précision d'un métronome de concert. J'ai dealé avec mon client. Une soirée avec Lara en échange de mon heure de cours et motus total sur notre accord et ses conditions. L'affaire conclue, je suis rentré chez moi. Maintenant je suis bien au chaud. Mais tout seul.
- Putain de job !

(*) Leçon Particulière.
(*) Directeur Technique.

Gradation

Paru le Lundi 6 Août 2007

Il y a des jobs plus ou moins pénibles, plus ou moins bien payés. Je n'ai pas une grande connaissance des activités professionnelles en général mais j'ai la nette impression que celles qui sont les moins pénibles et les mieux rémunérées sont toujours occupées par les casse-couilles. Et dans cette catégorie il semble qu'il existe aussi une gradation. Le must des boulots du genre est attribué à l'élite des nuisibles. Cette proposition reste un axiome dans ma bouche. Mais il est probable qu'elle puisse être commuée en théorème si quelque sociologue se donnait la peine d'en apporter la démonstration. J'y pense chaque fois que je croise le DT de l'école de ski. Celui-là, ils ont dû le chercher longtemps. Puis lui faire passer une batterie de tests pour éprouver ses exceptionnelles qualités. Enfin le briefer à mort pour en faire un connard de concours.
- Ils ont réussi au-delà de toute espérance.
Ce mec me pourri la vie à chaque fois qu'il en a l'occasion. Elles sont nombreuses. Son imagination et sa foi dans l'utilité de sa fonction sont sans limite. C'est un stakhanoviste es précision, ponctualité et règlement. Vous l'aurez aisément deviné, toutes ces qualités le prédestinaient à m'en faire un ami véritable. Là, il vient de me coller 45 euros d'amende pour tenue non conforme. J'ai adoré. C'est la cinquième fois cette saison. Déjà que mon ardoise au Guet-Apens prend des allures de budget de la Nasa. Déjà que je suis presque tricard dans mon propre appart pour défaut de paiement du loyer. Déjà que ma guimbarde se tape cure sur cure chez le garagiste du coin qui applique la grille des tarifs dévolus à la maintenance des Jumbo-Jet… Il faudrait que je me trouve une cliente qui m'aide à éponger mon déficit. Voire le résorber en totalité. Il faudrait que je me tienne à carreau. Voire devenir irréprochable. Il faudrait que socialement j'y mette du mien. Voire m'intéresser de près aux problématiques de l'Ecole, de son administration et de ses cadres. Il faudrait que j'enterre la hache de guerre avec le DT.
Voire sympathiser avec lui. Il faudrait que j'aille jusqu'à accepter une invitation à dîner.
Voire offrir un énorme bouquet de roses à son épouse. Il faudrait que je devienne un intime de la famille. Voire l'amant chaste et platonique de madame.
- Et un beau jour, la mettre à quatre pattes et la bourriquer à lui désorbiter les yeux.

Une réputation

Paru le Mardi 7 Août 2007

D'aucuns prétendent qu'une réputation n'est que la somme des malentendus accumulés contre quelqu'un. Je suis assez d'accord avec cette acception. Partout où j'ai été en poste j'ai pu en vérifier l'exactitude. J'ai roulé ma bosse dans pas mal de stations.
J'ai souvent dû les quitter de nuit en catimini. La faute à la réputation, souvent (pour ne pas dire toujours) mauvaise à mon endroit. Il suffit qu'il se produise un mauvais coup pour que l'on pense de suite à ma petite personne. J'attire la suspicion comme un mauvais boxeur les uppercuts. Pourtant je ne me mêle jamais de rien et je parle très peu.
Et les rares occasions où je fais mine de l'ouvrir on me regarde immédiatement de travers. J'ai du mal à comprendre pourquoi le monde entier s'acharne ainsi contre moi.
Je le vis comme une injustice permanente. D'autant que mon métier de moniteur est par définition un métier d'enseignant. J'essaie, par tous les moyens dont je dispose, de transmettre une part de mes connaissances. Bien évidemment le premier d'entre eux est le langage. Et bien vous le croirez ou pas mais quand par exemple je dis « connard » à quelqu'un il le prend comme une injure et non comme une information.
- Les gens sont bizarres.
Malheureusement pour moi le milieu dans lequel j'évolue est sujet à bien des vicissitudes. J'appelle ça « l'effet station ». On y vit une partie de l'année en autarcie, un peu comme sur une île, brusquement submergée, dès les premiers flocons, par un raz de marée de milliers de touristes. Il ne se passe pas une seule saison sans qu'on assiste à un accident étrange, un viol avec violence, un crime abjecte. Que celui qui n'a jamais perdu de client pendant une randonnée hors-piste me jette la première boule de neige !
Il n'y a rien d'insolite là-dedans. Pour le reste, il est inutile de me dévisager comme vous avez l'habitude de le faire. Et n'essayez pas de trouver un détour psychanalytique qui mènerait du rouge sang de mon blouson au sang rouge qui s'épanche régulièrement sur la neige.
- Surtout sans preuves.

Pour rien

Paru le Mercredi 8 Août 2007

J'attendais sur le tarmac gelé de l'altiport. J'avais déposé à mes pieds le grand sac de toile livré avant mon arrivée par un magasin de sport. A l'intérieur un équipement complet, depuis la paire de skis haut de gamme jusqu'aux chaussettes griffées. Bien sûr tout était entièrement neuf. J'ai entendu le ronron de l'appareil quelques secondes avant qu'il ne surgisse de derrière les crêtes. A peine le petit avion avait-il calé dans un dernier hoquet d'hélice que la porte latérale s'ouvrait. Un homme se propulsa à l'extérieur avec élégance. Grand. Svelte. La quarantaine hyper active. Il fut sur moi en quelques foulées. Poignée de main franche. Il s'équipa de la tête aux pieds en deux minutes. Nous partîmes en poussant sur les bâtons pour attraper le premier téléski. La matinée se déroula comme l'indiquait le programme que je m'astreignais de suivre scrupuleusement. Les couloirs étaient parfaitement enneigés. Le client suivait bien. Bon skieur au style coulé. Nous déjeunâmes au Christiania, un 3 étoiles posé à 2600m d'altitude. Fines agapes. Vin renommé. Cigares bâton de dynamite. Il parlait peu mais jamais pour ne rien dire. C'était un homme d'affaires. Il passait la quasi totalité de ses jours dans son jet privé. Un bureau volant qui le trimbalait d'un continent l'autre et dont il ne descendait que pour un court temps de loisir ou serrer la pogne de quelques clients. Il n'avait aucune famille. Sa vie n'était qu'un long et continuel déplacement dans l'espace. Les questions qu'il posait avaient le tranchant et l'efficacité d'un scalpel de chirurgien. Dans ses yeux l'intelligence brillait en éclats incandescents.
- Comme le rayon d'un phare sur l'océan.
A un moment j'ai craint qu'il ne me devine. J'avais l'impression qu'il pouvait lire en moi comme dans un livre. Sans effort aucun pour me déchiffrer. Face à cet homme je me sentais nu, les tripes à l'air, exposées en pleine lumière. Il sentit ma gêne. Il se tut.
Nous terminâmes le programme de la journée. J'étais devant. J'ouvrais la voie. Je traçais de large courbes qui marquait la trajectoire pour mon suiveur. J'étais envahi d'un sentiment étrange. Lointain. Presque inconnu. J'étais heureux d'appartenir à ce moment. D'en être le conducteur. De le partager avec cet homme là.
A 16 heures nous fûmes à nouveau sous le nez vrombissant de l'avion. Il se changea avec la même célérité dont il avait fait preuve le matin. Pull, jean et baskets. Il m'abandonna sa tenue de ski et son matériel. Avant de monter d'un seul bon dans l'appareil, il me glissa dans une poche un billet de 500. Il m'adressa un dernier signe de la main avant de refermer la porte. L'avion roulait déjà. Une journée au prix fort, plus le billet, plus l'équipement, je n'avais pas perdu mon temps. C'est marrant.
- Je l'aurais fait pour rien.

Exsanguination

Paru le Jeudi 9 Août 2007

Je suis matérialiste. Pas dans le sens actuel connoté de consumérisme. Dans le sens où je crois à la matérialité de toute chose. Matérialiste et athée. Dans mon monde ni Dieu ni ses églises n'ont de place. Ce qui n'exclu pas l'âme. Matérielle comme le reste. La mienne est un poids mort. Je la sens peser sur mon coeur qui lui, pèse sur mon ventre. Mon ventre sur mes couilles. Etc. Jusqu'à mes pieds qui pèsent sur le sol granitique de mon alpe. Je ne voudrais pas mourir autrement qu'à l'aube d'un matin clair, étendu sur une verte pente. A l'adret. Au printemps revenu. Les jours passants mon cadavre putride nourrirait les grands oiseaux noirs. Et peu à peu, ma charogne desséchée accoucherait de ce pavé sombre et tranchant comme un silex.
- D'où jaillissent des poussières de lumière quand on les entrechoque.
Mais la mienne est stérile. Elle n'a jamais contenu que le noir néant du cosmos. Je suis passé à côté de tout sans m'intéresser à rien. Sans vraiment aimer. Ni homme ni bête. Je n'ai rien construit. Je me suis contenté de vivre mon quotidien, d'abreuver ma léthargie mentale d'alcool. Jusqu'à la noyade. Pourtant, je crois pouvoir dire que je suis heureux.
A ma manière. Je me sens libre. Autonome. Indéterminé. Sans en avoir la certitude j'ai la sensation qu'aucune autre vie n'aurait pu alléger cette masse qui enfle au fond de ma poitrine. Qui certains soirs appuie sur mes côtes jusqu'à la douleur. Jusqu‘à l'étouffement. Ces soirs-là, je me fais transporter sur un sommet de piste par les agents d'entretien. Je continue un peu l'ascension à pieds, skis sur l'épaule, pour me retrouver sur un surplomb. Toujours le même. Face au soleil incandescent de la fin du jour. Sa sève rouge transfuse mes veines par tous les pores de ma peau. Puis avant que les voiles noirs de la nuit ne recouvrent par vagues successives les plus hautes pentes, je m'élance. Je traîne derrière moi une ombre immense aux membres extravagants. Peau morte, mue désincarné asséchée par exsanguination. Je crois que l'ombre est le reflet sombre et secret de l'âme. C'est aussi son bras armé que l'on doit toujours feindre d'ignorer. Sinon il profite de l'obscurité pour vous étreindre et vous perdre dans la nuit.
Pour l'heure il est inoffensif. Les derniers rayons de l'astre me protègent. Je glisse dans un bain de lumière chaude. Bientôt. Après un dernier arrêt. Juste à la frontière des ombres. Comme on appelle à soi les vagues de la marée montante.
- Je me laisserai lentement submerger par l'obscurité.

Des babouins

Paru le Dimanche 1 Juillet 2007

Je suis moniteur de ski.
Un rouge, comme on s'appelle entre nous, rapport à la couleur de nos combinaisons.
Mon métier consiste à vous apprendre à glisser avec une paire de planches, à exciter vos femmes et à baiser vos filles. Et parfois, si la concupiscence gagne du terrain sur l'ennui.
- Vos jeunes garçons.

En quinze ans de métier je n'ai toujours pas compris pourquoi vous vous acharnez à débouler en masse aux vacances de Noël ou à Pâques pour vous faire spolier de la sorte. Et l'air content de soi, par dessus le marché, sans geindre ni renâcler quand on vous pose la tête sur le billot pendant qu'on vous fait les poches.
Et comme si perdre votre temps et votre argent n'étaient pas suffisants, il faut qu'en plus vous vous rendiez ridicules devant votre famille et le reste de vos congénères en prenant des postures grotesques. Pliés en deux, épaules en avant, fesses en contrepoids, sur des skis vous ressemblez à des babouins avec leur gros cul violacé, tant vous le tannez à longueur de séances, à force de tomber lourdement dessus.
Le soir vous vous empiffrez de patates chaudes à la crème, de fromage fondu et de jambon de montagne. Vous avalez en moins d'une semaine l'équivalent d'un mois de ration alimentaire normale. Et je ne parle pas des barres chocolatées et autres sucreries ultra vitaminées que vous ingurgitez sur les remonte-pentes. Une orgie calorique pour justifier vos efforts quotidiens à tenter de tenir à l'équilibre et lutter contre la morsure du grand air.
En ville, dans vos tours de verre, vous êtes de petits rois nègres drapés dans des costumes d'alpaga. Vous êtes entourés d'une nuée d'assistantes et de secrétaires zélées autant que dévouées qui vous craignent.
- Et accessoirement vous sucent le jonc.
Alors qu'ici vous n'êtes que de pitoyables bibendums engoncés dans des vêtements mal ajustés, trop chauds, trop voyants, trop chers. Il ne s'agit plus de sortir votre bite sous le bureau mais de tenir correctement vos deux bâtons en fer blanc et d'éviter de vous vautrer une fois de plus dans l'indignité.